Elles n'entrent pas dans la mine, elles la font vivre
- Cathia Cariotte
- 29 juin
- 5 min de lecture
Portrait de ces femmes invisibles qui bâtissent une économie autour des sites miniers guinéens
« Une nation ne se développe pas sur ses ressources naturelles seulement. Elle se développe sur ses ressources humaines. Et la moitié de ces ressources humaines, ce sont les femmes. » Aïssata Béavogui, présidente de Women in Mining Guinée, WO'MINES 2026

Il est 6h du matin à Boké. Avant que les premières bennes chargées de bauxite ne quittent les sites d'extraction, une femme est déjà debout. Son feu est allumé, ses marmites fumantes. Elle prépare le repas de plusieurs dizaines d'ouvriers miniers qui commenceront leur journée dans moins d'une heure. Elle n'a jamais mis les pieds dans une mine. Pourtant, sans elle et sans des centaines de femmes comme elle, le moteur de l'industrie extractive guinéenne tournerait à vide. C'est cette réalité-là, celle du terrain, celle que les forums ne montrent pas toujours, que cet article veut raconter.
(Note : cette scène est représentative de situations observées sur le terrain dans les zones minières de Boké. Elle illustre une réalité documentée, non un cas individuel nommé.)
La Guinée minière : un colosse aux pieds d'argile sociale
La Guinée est un géant minier. Deuxième producteur mondial de bauxite, elle détient également des réserves considérables de fer, d'or et de diamants. Le programme Simandou 2040, avec ses plus de 20 milliards de dollars d'investissements annoncés, promet de transformer radicalement l'économie nationale.
Mais voilà ce que les chiffres officiels ne disent pas : les femmes représentent à peine 15 % de la main-d'œuvre formelle du secteur minier guinéen. Un chiffre qui, comme l'a dit Mamadou Lô, directeur pays de NEEMBA lors du Women's Day 2026, « traduit un progrès, mais surtout un potentiel encore largement inexploité. De 15 % à 100 %, il y a 85 %. On est encore loin du compte. »
Pourtant, sur le terrain, les femmes sont partout. Pas dans les galeries, pas dans les laboratoires mais autour. Dans cet écosystème humain, économique et social qui rend possible l'existence même de l'activité extractive, et que les statistiques officielles continuent d'ignorer.

Ces femmes que personne ne compte
Dans les zones minières de Boké, Boffa, Siguiri ou Dinguiraye, une économie s'est développée depuis des décennies, portée en grande partie par des femmes. Restauratrices nourrissant les travailleurs des sites, commerçantes approvisionnant les campements, transformatrices de produits agricoles vendus aux communautés riveraines, couturières, coiffeuses, vendeuses de téléphonie mobile elles ont construit, de leurs propres mains et sans aucun financement structuré, un tissu économique local indispensable.
Ces femmes ne figurent dans aucune statistique minière officielle. Elles ne sont pas salariées des compagnies. Elles ne siègent pas dans les conseils d'administration. Et pourtant, elles absorbent, redistribuent et font circuler une part significative des revenus générés par l'industrie extractive dans leurs communautés.
C'est précisément ce que révèle une enquête conduite par Women in Mining (WIM) Guinée en 2022 dans les sous-préfectures minières de Boké et Boffa : environ 700 femmes travaillent avec des associations dans ces zones, développant des activités génératrices de revenus directement liées à la présence des sites miniers. Agriculture, transformation, petit commerce elles ont trouvé, souvent seules, comment faire de la mine une opportunité.

Le FODEL : une promesse encore trop lointaine
La loi existe. L'article 130 du Code minier guinéen oblige les sociétés minières à verser chaque année une Contribution au Développement Local (CDL) fixée à 0,5 % du chiffre d'affaires pour la bauxite et le fer, 1 % pour les autres minerais aux communes impactées. Ces fonds, regroupés dans le FODEL (Fonds de Développement Économique Local), prévoient explicitement que 20 % soient alloués aux femmes et aux jeunes.
Sur le papier, c'est une avancée majeure. Dans les faits, l'accès à ces fonds demeure un parcours du combattant pour la plupart des femmes des zones minières : manque d'information, procédures complexes, éloignement géographique, faible représentation dans les instances de décision locales. WIM Guinée et Development Gateway ont documenté ces obstacles lors d'ateliers de validation menés dans la région de Boké en 2022. Les défis identifiés alors restent, en 2026, largement à surmonter.

WO'MINES : le forum qui construit, pas seulement qui parle
C'est dans ce contexte que le forum WO'MINES prend toute sa dimension. Le 19 juin 2026, Conakry a accueilli sa quatrième édition, placée sous le thème « Pionnières d'aujourd'hui, décideuses de demain ». Ministres, dirigeants de compagnies minières, experts venus de Belgique, de France, du Congo et du Sénégal, et surtout des femmes du terrain toutes réunies autour d'une conviction commune.
Ce qui distingue WO'MINES d'un forum ordinaire, c'est sa mémoire et son exigence de concret.
Cette année, des hommages ont été rendus aux pionnières invisibles de la Compagnie des Bauxites de Guinée (CBG) : Fatoumata Matel Sy, Kadiatou Diallo, Hadja Kalé Kouyaté, Mariatou Thiam, Hassanatou Diallo, Marie Saimper, et feu Djeinabou Bah M'Baye des femmes qui ont consacré des décennies à un secteur qui ne les a que peu reconnues de leur vivant.
Et pour la première fois, le forum a lancé WO'MINES Elevate, un programme structuré de formation et de mentorat, porté par Makalé Diallo, dont l'objectif est clair : ne plus se contenter d'inspirer, mais outiller concrètement les femmes pour accéder aux postes de décision.
La présidente de WIM Guinée, Aïssata Béavogui, l'a formulé sans détour : « L'inclusion des femmes dans le secteur minier n'est pas une faveur que l'on nous accorde. C'est un investissement stratégique. Les entreprises minières qui intègrent les femmes à leurs équipes et à leurs instances de direction sont plus performantes, plus innovantes et plus durables. »
Les chiffres commencent à confirmer cette thèse. En 2025, GPC, l'une des entreprises partenaires de WO'MINES a recruté plus de 40 % de femmes parmi ses nouvelles recrues, selon son directeur général Aly Kaba.
Ce que le terrain dit, que les discours tardent à entendre
Sur les sites miniers de Guinée, ces femmes invisibles ont compris une vérité simple que les grands forums commencent seulement à formuler : la richesse minière ne se mesure pas qu'en tonnes extraites.
Elle se mesure aussi dans les marmites qui fument à l'aube, dans les étals de marché qui s'animent, dans les associations de femmes qui se constituent, dans les jeunes filles qui, pour la première fois, s'autorisent à rêver d'une carrière dans les mines.
La ministre de l'Industrie et du Commerce, Fatima Camara, l'a reconnu lors du Forum FEEM de Boké en avril 2026 : « La région de Boké ne peut plus se limiter à son statut de zone d'extraction. Les ressources minières doivent se traduire par davantage d'emplois pour les jeunes, plus d'opportunités pour les entreprises locales et une amélioration tangible des conditions de vie des communautés riveraines. »
WO'MINES leur donne une voix. Le FODEL leur donne un droit légal. Il reste à donner à tout cela ce qui manque encore : une volonté politique ferme, des mécanismes d'accès réels, et la reconnaissance que sans ces femmes invisibles, la Guinée minière ne serait pas ce qu'elle est.
Cet article est publié par Ubuntu360, cabinet conseil engagé pour le développement inclusif des territoires miniers. Il s'appuie sur des observations de terrain recueillies en Guinée Conakry en juin 2026, ainsi que sur les travaux documentés de Women in Mining Guinée, Development Gateway, Action Mines Guinée et le Natural Resource Governance Institute.





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