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Économie sociale et solidaire en Afrique de l'Ouest Réalités, potentiel et conditions de réussite

  • Cathia Cariotte
  • 7 juin
  • 7 min de lecture

Ce que le terrain enseigne et que les modèles importés ignorent trop souvent.


Par Cathia Cariotte


Note préliminaire

Cet article n'est ni un plaidoyer ni une revue académique. C'est une lecture de terrain celle de professionnels qui ont travaillé directement au Sénégal, au Cameroun, en Côte d'Ivoire et en Haïti, aux côtés d'élus locaux, d'entrepreneurs sociaux, de journalistes, de représentants institutionnels et d'acteurs du secteur financier. L'objectif est de dire ce qui fonctionne, ce qui résiste et pourquoi les modèles conçus ailleurs doivent être adaptés avant d'être appliqués en Afrique de l'Ouest.


Note méthodologique : les données institutionnelles citées proviennent de sources vérifiées OIT, ONU, Banque Mondiale, RIPESS. Les références complètes figurent en fin de document. Les observations de terrain sont présentées de manière agrégée une pratique standard dans le conseil international, qui protège la confidentialité des organisations accompagnées tout en préservant la valeur des enseignements partagés.



2022, l'ESS entre dans la cour des grandes institutions mondiales

Pendant longtemps, l'économie sociale et solidaire a occupé une position inconfortable dans les grandes instances de décision économique mondiale. Reconnue sur le terrain par ceux qui la pratiquaient, elle restait marginalisée dans les débats de politique globale. Cette situation a commencé à changer de manière significative et documentée à partir de 2022.


Le 10 juin 2022, la 110e Conférence internationale du Travail de l'OIT a adopté à l'unanimité des 187 États membres une résolution reconnaissant l'ESS comme contributrice au travail décent, à l'amélioration du niveau de vie pour tous et à une reprise inclusive et durable. C'était la première discussion de haut niveau sur ce sujet dans l'histoire du système des Nations Unies. En novembre de la même année, l'OIT a adopté une stratégie et un plan d'action de sept ans 2023-2029 spécifiquement dédiés à l'ESS. En avril 2023, l'Assemblée générale des Nations Unies a adopté à son tour la résolution A/77/L.60 sur la promotion de l'ESS au service du développement durable.


Source : OIT, Résolution sur le travail décent et l'ESS, 110e CIT, 10 juin 2022. ilo.org · ONU, Résolution A/77/L.60, 18 avril 2023.


Ces reconnaissances ne sont pas symboliques. En pratique, elles ouvrent l'accès à des financements multilatéraux structurés, des programmes d'appui technique et des cadres réglementaires plus favorables. Pour l'Afrique de l'Ouest, c'est une fenêtre d'opportunité concrète à condition de savoir la saisir.


Définition OIT (2022) : l'ESS se compose d'organisations telles que les associations, les coopératives, les mutuelles, les fondations et les entreprises sociales, qui poursuivent des objectifs économiques et sociaux dans l'intérêt de leurs membres et de la société au sens large.


 

L'ESS en Afrique de l'Ouest n'est pas une nouveauté à importer

Il convient de noter d'emblée une erreur fréquente des acteurs extérieurs : traiter le terrain africain comme un espace vierge en attente d'être organisé. Ce n'est pas le cas. Les pratiques d'économie solidaire sont profondément ancrées dans les cultures et les économies locales depuis des générations tontines au Sénégal, coopératives agricoles au Cameroun, mutuelles communautaires en Côte d'Ivoire. Ces structures ne sont pas des expériences pilotes. Ce sont des institutions économiques vivantes.


L'OIT, dans son étude de 2022 menée dans cinq pays africains dont le Sénégal et le Cameroun, documente un potentiel d'innovation sociale fort dans plusieurs secteurs couverts par l'ESS. Ce qui ressort de cette recherche n'est pas la nécessité de créer des organisations d'ESS ex nihilo c'est la nécessité de renforcer celles qui existent déjà. En pratique, cette distinction est fondamentale : les organisations créées de toutes pièces sans ancrage communautaire réel peinent à survivre au-delà du projet qui les a financées.


Source : Marcet, Y., Hartmann, C., & Mirigay, M. (2022). ESS : Catalyseur d'innovation sociale en Afrique ? OIT. ilo.org/fr/media/370546/download



Ce qui freine le développement de l'ESS dans la sous-région

Les obstacles au développement de l'ESS en Afrique de l'Ouest sont souvent résumés au manque de financement et aux faiblesses institutionnelles. Ces éléments sont réels mais ils ne sont pas les seuls, et souvent pas les plus déterminants.


Le premier frein est d'ordre juridique. Dans plusieurs pays de la sous-région, il n'existe pas de statut juridique adapté aux entreprises sociales. Les structures disponibles ne reflètent pas la réalité hybride d'une organisation qui combine mission sociale et activité économique ce qui complique directement l'accès aux financements institutionnels et aux marchés publics.


Le financement ensuite mais pas seulement au sens du montant disponible. Les institutions financières classiques appliquent des critères conçus pour des entreprises à vocation purement commerciale. Une organisation dont la mission sociale prime aura systématiquement du mal à accéder au crédit, même si son modèle est viable. Les fonds d'impact existent, mais leurs exigences administratives restent souvent incompatibles avec la capacité de gestion réelle des structures locales.


Le troisième obstacle est probablement le moins discuté et le plus déterminant. Le transfert de modèles sans adaptation. Des programmes conçus au Québec, en France ou en Belgique arrivent avec leurs outils et leurs méthodologies, sans ajustement aux réalités locales. Les structures de gouvernance recommandées ne correspondent pas aux dynamiques de décision collective existantes. Le résultat est connu : des organisations formellement conformes, déconnectées du terrain, qui tiennent pendant la durée du projet  et s'effondrent après.


La question du renforcement des capacités mérite enfin d'être posée sans détour. Les formations disponibles dans la sous-région sont souvent ponctuelles et déconnectées des réalités sectorielles. La gestion financière, la gouvernance participative, la mesure d'impact ce sont des compétences qui s'acquièrent dans la durée, par la pratique et l'accompagnement. Un atelier de deux jours produit des résultats de deux jours.


Source : RIPESS, ripess.org · Financial Afrik, avril 2024 · OIT, ESS Afrique, 2022.



Ce que le terrain a appris et que les manuels n'enseignent pas

Les obstacles décrits ci-dessus ne sont pas une fatalité. Sur le même terrain où ils existent, des organisations réussissent durablement, sans modèle importé à la lettre. Ce qu'elles ont en commun mérite d'être dit clairement. Elles ont développé une approche hybride ancrée dans les pratiques locales, mais ouverte aux outils qui leur permettent d'accéder à des ressources plus larges. Ce n'est pas une formule. C'est le résultat d'un processus d'adaptation souvent long et parfois inconfortable.


L'ancrage communautaire réel est la première caractéristique commune. Pas l'ancrage affiché dans les statuts - l'ancrage vécu dans les pratiques. La différence est considérable. Les organisations qui durent sont celles dont les membres participent effectivement aux décisions, dont les orientations peuvent être remises en question, dont les dirigeants rendent des comptes de manière concrète. Quand cet ancrage disparaît progressivement, souvent sans qu'on s'en rende compte l'organisation d'ESS devient un prestataire de services ordinaire. Et perd, avec sa spécificité, la confiance des communautés qu'elle prétend servir.


La viabilité économique est tout aussi déterminante. Une mission sociale ne dispense pas de se poser la question du financement à long terme. Les modèles qui tiennent combinent plusieurs sources de revenus sans dénaturer leur mission. La dépendance exclusive aux subventions est un facteur de fragilité documenté et fréquent.


Les partenariats avec les institutions locales jouent enfin un rôle souvent décisif. Mairies, ministères, agences de développement : ces acteurs ouvrent l'accès aux marchés publics et aux réseaux de distribution. Ces relations ne se décrètent pas elles se construisent dans la durée, par une crédibilité accumulée progressivement.



Élus, institutions financières, médias : le triangle oublié de l'ESS

Dans les débats sur l'ESS en Afrique de l'Ouest, la conversation porte presque toujours sur les entrepreneurs sociaux et les organisations de la société civile. Trois autres catégories d'acteurs sont systématiquement absentes alors qu'elles sont déterminantes.


Les élus locaux d'abord. Maires, conseillers, représentants territoriaux : ils décident de l'accès au foncier, orientent les commandes publiques, facilitent ou bloquent les démarches. Leur compréhension de l'ESS conditionne directement l'environnement dans lequel les organisations évoluent. Former un élu local à l'ESS, ce n'est pas en faire un expert. C'est en faire un allié qui prend de meilleures décisions.


Les institutions financières locales ensuite. Peu d'entre elles disposent des outils analytiques pour évaluer correctement une organisation d'ESS dont la rentabilité sociale prime sur la rentabilité financière. Ce n'est pas une critique c'est un constat qui appelle une réponse concrète : la formation des acteurs bancaires locaux à la logique spécifique de l'ESS.

Les journalistes et les médias, enfin. L'ESS souffre d'un déficit de visibilité médiatique réel. Les réussites sont peu documentées, les difficultés encore moins analysées. Un journalisme capable de restituer les réalités de l'ESS ne fait pas que les rendre visibles  il contribue à construire la légitimité sociale dont le secteur a besoin pour se développer.


Ces trois catégories d'acteurs ne sont pas en marge de l'ESS. Ils en sont des piliers silencieux. Les intégrer dans les programmes de renforcement des capacités est l'une des pistes les plus prometteuses pour accélérer le développement du secteur en Afrique de l'Ouest.



En conclusion


L'ESS en Afrique de l'Ouest n'est pas un pari sur l'avenir. C'est une réalité économique présente, ancrée dans des pratiques de solidarité qui précèdent largement les concepts formalisés par les institutions internationales. Ce qui manque, dans bien des cas, c'est un accompagnement qui parte de ce qui existe pour le renforcer, le structurer et le connecter aux ressources qui lui permettraient de déployer pleinement son impact.


La reconnaissance internationale de 2022 crée une fenêtre d'opportunité réelle. Les financements multilatéraux se structurent. Les acteurs de la coopération internationale cherchent des partenaires capables de faire le lien entre les standards internationaux et les réalités locales pas des consultants qui arrivent avec des solutions toutes faites, mais des accompagnateurs qui comprennent le terrain de l'intérieur.


Pas depuis les capitales. Depuis le terrain.

Ubuntu360 accompagne des organisations d'ESS, des institutions et des bailleurs de fonds dans la conception, le renforcement et l'évaluation de projets au Canada, en Afrique de l'Ouest et en Haïti. info@ubuntu360.ca · www.ubuntu360.ca


Références

1. OIT. (2022). Résolution sur le travail décent et l'ESS. 110e CIT, 10 juin 2022. ilo.org

2. OIT. (2022). ESS : Catalyseur d'innovation sociale en Afrique ? Marcet et al. ilo.org/fr/media/370546/download

3. OIT. (2022). Stratégie et plan d'action ESS 2023-2029. Conseil d'administration, nov. 2022. ilo.org

4. ONU. (2023). Résolution A/77/L.60  Promotion de l'ESS. Assemblée générale, 18 avril 2023.

5. OCDE. (2022). Recommandation sur l'ESS et l'innovation sociale. 10 juin 2022. oecd.org

6. RIPESS. (2024). Qu'est-ce que l'ESS ? ripess.org

7. CEA. (2024). Profil socioéconomique de l'Afrique de l'Ouest 2024. uneca.org

8. Alliance coopérative internationale & Euricse. (2023). World Cooperative Monitor 2023. ica.coop

9. Financial Afrik. (2024). Les obstacles à l'entrepreneuriat en Afrique. financialafrik.com


 

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